Vivre dans l’environnement martien ? Méthodologie de l’approche

Nous avons vu sur ce blog, le danger que pourrait représenter sur le long terme la vie sous une gravité réduite de niveau martien (0,38g). On a constaté qu’au niveau zéro g (ISS) ce risque n’était pas acceptable en raison de l’intensité du syndrome SANS (Spaceflight Associated Neuro-ocular Syndrome) induit par un gradient hydrostatique interne au corps humain réduit de 100% par rapport à celui qu’on a sur Terre. Faut-il pour autant renoncer à aller physiquement sur Mars (gradient hydrostatique réduit de 62%) ? Certainement pas. Mais y vivre indéfiniment est un autre problème qu’il convient d’étudier sérieusement avant de faire des plans peut-être irréalisables.

Essai de vie sur Mars

La première étape est de préparer et mener une mission sur Mars, « habitée » (avec des hommes y participant). Nous savons que lorsque nous irons, (1) il nous faudra au moins 6 mois de voyage (cela pourrait être plus long mais prenons cette hypothèse), (2) que le séjour ne pourra pas être de moins de 18 mois car il faut que Mars se retrouve en position favorable par rapport à la Terre pour en repartir, (3) que le voyage de retour devra durer au moins 7,5 mois afin de ne pas arriver près de la Terre à une vitesse qui rendrait le freinage avant l’entrée dans l’atmosphère, insupportable.

Cette mission pourrait raisonnablement partir à l’été 2033 si un Starship robotisé est prêt pour être lancé dans la fenêtre de 2029. Il faut en effet « préparer le terrain » et deux missions robotisée ne seront pas de trop. Préparer le terrain veut dire : aménager une aire d’atterrissage convenable en s’assurant de la résistance du sol et en l’aplanissant au mieux, creuser à proximité un abri suffisant pour protéger les hommes contre les radiations, sécuriser un approvisionnement en glace d’eau. Une seconde mission devrait partir en 2031 pour préparer la viabilisation de l’abri, apporter une source d’énergie (réacteur nucléaire), préparer un poste de télécommunication (avec relai en orbite géostationnaire), commencer la production d’ergols en utilisant les ressources locales (ISPP), et bien sûr des réservoirs pour leur stockage. Ce second vol robotique devrait apporter sur Mars quelques robots humanoïdes Optimus pour les manœuvres délicates nécessaires, notamment finaliser divers poses (filtres aux pompes de CO2 atmosphérique) et raccordements (des équipements de production d’ergols aux réservoirs).

La mission habitée elle-même partirait donc en 2033 avec un équipage suffisant pour opérer les divers équipements mais également aussi réduit que possible pour limiter les risques. L’idéal serait sans doute six personnes dont quatre médecins. Il s’agit en effet de savoir au plus vite quelles sont les conséquences réelles d’un séjour sur Mars pour le corps humain et quelles solutions il faut envisager pour y séjourner et éventuellement pour y vivre plusieurs cycles synodiques de 26 mois. Il faut aussi des ingénieurs-techniciens pour faire en sorte que les divers équipements nécessaires à la vie sur Mars et au retour sur Terre puissent fonctionner comme prévu.

Il faut être clair, le but de cette première mission habitée ne pourra pas être de préparer la construction d’une ville sur Mars mais de savoir si vivre sur Mars peut être sérieusement envisagée en dehors du séjour de 18 mois de quelques personnes (nombre maximum correspondant aux passagers pouvant être embarqués dans un Starship et réembarqués pour la Terre). Ce n’est pas la peine d’investir davantage dans la perspective d’une vie sédentaire sur cette planète si elle s’avère impossible et, actuellement, aucune « cité » martienne ne peut être envisagée (d’autant moins une colonie d’un million d’habitants comme celle dont parle Elon Musk).

Une nouvelle station spatiale en L1 du système Terre-Lune

Comme développé dans d’autres articles de ce blog, mettre au point une station spatiale rotative recréant une pseudo-gravité de 0,5 g, en produire les éléments, les assembler, et placer cette station autour du point de Lagrange L1 du système Terre-Lune serait une suite logique à l’ISS qui arrive en fin de vie. Cette station présenterait les avantages suivants : (1) être située au-dessus des Ceintures de Van Allen (il faut être au-dessous ou au-dessus pour ne pas souffrir trop des radiations et la stabilité de la station sera meilleure au-dessus) ; (2) permettre un accès rapide et relativement facile aussi bien à la Terre qu’à la Lune ; (3) permettre d’intervenir sur la Lune en téléopération, sans latence temporelle sensible ; (4) pouvoir servir d’escale au retour de Mars ou même de la Lune pour vérifier et réparer le vaisseau et permettre aux astronautes de « récupérer » dans une gravité plus élevée que sur la Lune ou Mars (et à distance de médecins terrestres permettant des interventions sans latence temporelle sensible) afin d’affronter l’épreuve de l’EDL sur Terre dans les meilleures conditions possibles ; (5) « last but not least », pour préparer la suite de la première mission habitée, tester l’effet d’une gravité à 0,5g sur les fluides internes du corps, leur circulation et la capacité d’adaptation du muscle cardiaque.

Une station spatiale rotative en orbite martienne

Après avoir mis en place une nouvelle station spatiale, rotative, à proximité de la Terre, on pourra commencer à en construire une autre, en orbite de Mars. Il est plus que probable qu’un long séjour en gravité réduite (les 0,38g martiens) ne sera pas « bon pour la santé ». Une station spatiale rotative restituant une gravité satisfaisante, bien enveloppée de régolithe (environ 3 mètres) pour faire écran aux radiations, sera très probablement nécessaire pour que les résidents humains sur Mars puisse récupérer une bonne forme physique, ou pour que les femmes puissent accoucher et que les enfants puissent passer les premières années de leur vie (jusqu’à la fin de l’adolescence) dans des conditions physiologiques quasi terrestres.

Le problème est de savoir quel nombre de « g » (1g exprimant l’intensité de la pesanteur sur Terre) il faudra dans cette station. Il faudra prendre en compte le besoin de g dont l’homme aura besoin pour le bon fonctionnement de ses fluides et de son cœur pour éviter un syndrome de SANS, mais aussi limiter autant que possible la différence avec les 0,38g martiens (parce qu’il faudra aller et venir entre le sol et la station et éviter les périodes trop longues ou pénibles de réadaptation). Grace à la nouvelle station en orbite autour de L1 système Terre Lune (voir ci-dessus), on saura si 0,5g suffisent mais il faudra peut-être monter plus haut. 0,7g serait l’idéal car les poids portés par les corps humains ne seraient pas trop lourds. On pourrait ainsi porter à l’intérieur de la station une protection AstroRad (22 à 27 kg pour le gilet + 1 kg pour le bonnet). On ne peut rien préconiser de définitif aujourd’hui puisque l’étude scientifique sur la gradation des effets n’a pas été faite !

Sur le plan de l’ingénierie, les contraintes sont connues. Un nombre inférieur à 1g éviterait d’avoir à construire une station spatiale trop grande. Plus la gravité nécessaire sera faible, moins le diamètre de la station sera grand, plus il sera résistant aux stress mécaniques et moins il sera difficile à construire. Il faut choisir entre le diamètre et le nombre de rotations, en n’approchant pas trop le minimum pour le diamètre et le maximum pour le nombre de rotations, afin d’éviter un gradient tête/pieds trop élevée ou une force de Coriolis trop désorientante. Bien sûr, un « Stanford Torus » comme celui de « 2001 Odyssée de l’espace » (diamètre 1,8 km ; circonférence 5,6 km ; diamètre du tore 130 mètres ; rotation 1 tour par minute ; gravité 1g) serait plus confortable qu’une petite station comme celle que je recommande pour L1 mais la masse est énorme (10 millions de tonnes). Il est donc tout à fait irréaliste d’envisager sa construction maintenant. Comme on aura eu l’expérience de la nouvelle station en L1, on pourra la dupliquer en orbite martienne. On pourra éventuellement accélérer la rotation (par exemple de 2,73 tpm à 3 tpm) ou la construire avec un diamètre plus grand (70 m au lieu de 60) de sorte d’atteindre une gravité interne au torus de l’ordre de 0,7g.

La station pourrait être située en orbite géostationnaire, au-dessus d’une base située au sol de Mars de façon à garder un contact constant avec les personnes qui y seront descendues pour une période courte, ou les robots qui y opéreront. Elle pourrait aussi être constituée de modules (construits sur Terre dans un premier temps) assemblés sur place. NB : il ne serait pas plus difficile de faire l’assemblage à cet endroit qu’en L1 du système Terre Lune. La seule contrainte (non négligeable) serait l’obligation de respecter les fenêtres de lancements depuis la Terre qui ne s’ouvrent que tous les 26 mois. La matière nécessaire au bouclier anti-radiations pourrait venir de Phobos ou de Deimos (très faible consommation d’énergie).

Après demain

Cette première station serait une première étape pour des stations plus importantes qui pourront devenir la résidence d’une population nombreuse. Selon les études faites sur le sujet, 10.000 personnes pourraient vivre dans un Stanford Torus. Après le Stanford Torus, on pourrait construire un « World Ship » qui serait un empilement de 4 Stanford Torus l’un au-dessus de l’autre. Pour plus tard, on peut rêver d’un couple de cylindres « Island 3 » (Gerard O’Neill. Mais étant donné les dimensions des cylindres : 3,2 km de diamètre, 32 km de long, 10 milliards de tonnes (NB Deimos ne fait que 15x12x10,4 km de diamètre mais il est un peu plus massif puisqu’il est « plein » : 1,4815kg), ce n’est pas pour demain !

Mars sera un endroit où l’on pourra séjourner et agir (zone industrielle ou terrain d’exploration, d’études ou de loisirs) mais où l’on ne pourra pas vivre indéfiniment. On rejoint là la vision exprimée par Jeff Bezos pour coloniser l’espace, le 9 mai 2019 à l’occasion d’une conférence sur son Blue Moon Lunar Lander. Et on s’éloigne de celle d’Elon Musk!

Copyright Pierre Brisson

https://en.wikipedia.org/wiki/Stanford_torus

https://en.wikipedia.org/wiki/O%27Neill_cylinder

https://www.sciencephoto.com/media/1277456/view/flight-through-a-stanford-torus-space-habitat-animation

illustration de titre: A l’intérieur d’un Stanford Taurus. Credit Mark Garlick / Science Photo Library.

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Index L’appel de Mars 26 02 06Télécharger

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Une réponse

  1. Peut-on imaginer de construire une centrifugeuse sur Mars, dans laquelle tous les colons vivant sur cette planète devraient obligatoirement passer quelques heures par mois ? Cela atténuerait les effets néfastes du manque de gravité.

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À propos de ce blog

Pierre Brisson, président de la Mars Society Switzerland, membre fondateur de la Mars Society des États Unis et ancien membre du comité directeur de l’Association Planète Mars (France), économiste de formation (University of Virginia), ancien banquier d’entreprises de profession, planétologue depuis toujours

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