Artemis II, un succès au goût d’amertume

Ils sont revenus sains et saufs !

Hier soir 10 avril à 07h07 heure du Pacifique (ce matin 11 avril à 04h07, heure de l’Europe Occidentale), les astronautes de la mission Artemis II ont touché la surface de la mer au large de la Californie, comme attendu. Ils sont en bonnes conditions et l’atterrissage s’est bien passé après 10 jours de voyage circumlunaire dans leur capsule « Integrity ».

Je suis désolé mais je ne suis pas parvenu à me passionner pour cette mission. Je ne peux la voir que comme un « remake », témoignant du refus des dirigeants politiques d’avoir voulu poursuivre notre chemin vers les étoiles comme on l’espérait en 1968. Rappelez-vous « 2001 Odyssée de l’Espace » sur les écrans la même année et constatez où l’on en est aujourd’hui !

J’ai bien conscience qu’il a fallu repasser par-là (le tour de la lune) pour pouvoir repartir plus loin. Mais j’ai hâte de voir des hommes au moins sur le sol de la Lune plutôt qu’autour, tout en redoutant toujours qu’on s’y éternise plutôt que d’aller sur Mars et que notre satellite s’avère être la sirène que Robert Zubrin craignait qu’elle devienne dans les années 1990. Le danger en effet, est qu’on s’acharne à s’y installer alors que cela n’a aucun intérêt puisque, compte tenu de sa proximité (pas de latence temporelle) et des progrès technologiques, on peut tout y faire par robots interposés. Cette capacité technologique justifie qu’on ne subisse pas les inconvénients d’y vivre.

Une autre cause d’amertume est que cette mission a été l’occasion de constater que le wokisme n’est pas mort aux Etats-Unis. Pourquoi la NASA a-t-elle mis en exergue de ses annonces la couleur de peau et la nationalité des passagers ? Je comprends que les femmes soient distinguées des hommes car elles en sont biologiquement différentes et il est important de savoir comparativement comment elles supportent les radiations et comment on peut les en protéger. Mais, franchement, quel intérêt scientifique y avait-il à choisir pour faire partie de l’équipage, un noir parce qu’il est noir ou un Canadien parce qu’il n’est pas Américain ? Absolument aucun.

Autre déception : le contenu scientifique de la mission.

Je viens d’écrire sur mon blog, une série d’articles où je mets en avant le danger des radiations et l’intérêt pour les astronautes de porter des gilets de protection AstroRads (conçus par la société StemRad). Ces gilets ont montré leur efficacité sur les mannequins embarqués sur la mission Artemis I. On aurait pu, et plus, on aurait dû, en équiper les membres de la mission Artemis II. Il semble que la NASA y ait renoncé pour des raisons de masse embarquée. C’est vrai que ces vestes sont « lourdes » : 22 à 27 kg. Mais que compte le poids en apesanteur ? et si vraiment leur masse (ou volume) était gênante, on aurait pu embarquer trois personnes (dont une femme !) au lieu de quatre ou, mieux, mettre un gilet à l’un ou l’autre d’entre eux, par exemple à la femme, plus vulnérable, et comparer les résultats de l’irradiation subie à la fin de la mission. Ces comparaisons sont très généralement pratiquées en médecine pour évaluer un médicament ou un traitement. Pourquoi ne l’a-t-on pas fait ?  

Certes, chaque astronaute a porté dans ses poches des capteurs de rayonnement (dosimètres) afin de suivre son exposition en temps réel. Associés aux six capteurs de rayonnement installés dans le module, ces instruments auraient pu détecter des augmentations soudaines du rayonnement et alerter l’équipage afin qu’il prenne alors des mesures de protection (un abri improvisé utilisant des fournitures et des équipements). Cela n’est pas arrivé mais cela l’aurait pu. Nous sommes actuellement très près du maximum solaire (il a eu lieu l’été dernier) et nous redescendons lentement vers le minimum que nous n’atteindrons qu’en 2030. C’est au maximum et autour que les tempêtes solaires sont les plus nombreuses. L’économie de masse valait elle la peine de prendre le risque de ne pas se protéger avec un équipement testé efficace ? Certainement pas.

Reste les autres éléments du programme scientifique : AVATAR et ARCHeR.

AVATAR (A Virtual Astronaut Tissue Analog Response) utilise des dispositifs d’organes sur puce, ou « puces d’organes », pour étudier les effets la microgravité et de de l’augmentation des radiations sur la santé humaine.

Petite mention d’abord de l’étude de la microgravité sur la santé que l’on étudie depuis des dizaines d’années dans l’ISS. Se trouver dans la capsule Orion ne change absolument rien au contexte et ne justifie pas cette étude (et nous aurions dû travailler depuis longtemps sur la faisabilité d’une gravité artificielle par rotation).

J’ai une attitude mitigée à propos de l’utilisation des puces d’organes car l’homme n’est pas retourné physiquement au-delà des Ceintures de van Allen depuis les missions Apollo. Ces puces contiennent des cellules humaines vivantes cultivées pour reproduire les structures et les fonctions spécifiques d’organes humains, comme le cerveau, les poumons, le cœur, le pancréas et le foie : elles peuvent battre comme un cœur, respirer comme des poumons ou métaboliser comme un foie. Elles peuvent même être assemblées pour imiter les interactions entre les organes, ce qui est essentiel pour comprendre comment le corps humain dans son ensemble réagit aux facteurs de stress ou aux traitements médicaux. En l’occurrence, la mission Artemis II a utilisé des puces d’organes créées à partir de cellules souches et progénitrices « hématopoïétiques » (cellules non spécialisées qui peut se transformer en n’importe quel type de cellule sanguine) provenant de la moelle osseuse des membres d’équipage.

Cela est très bien mais je ne vois toujours pas ce qui empêchait le port d’un gilet de protection AstroRad et, allant plus loin, je ne vois pas pourquoi envoyer des astronautes si on peut envoyer à leur place des puces d’organe. A cela on peut répondre que le test pourra valider la valeur des puces en comparant leur évolution avec celle des cellules du corps humains lui-même. Je considère que cela ne valait pas le voyage même si je suis heureux qu’on en ait profité pour les tester.

ARCHeR (Artemis Research for Crew Health & Readiness) n’est qu’une étude comportementale des astronautes pendant le voyage. On peut dire qu’il est normal que l’on fasse cette étude mais on peut dire aussi qu’elle ne nous apprendra pas grand-chose de plus que ce que l’on apprend tous les jours avec les séjours dans l’ISS.

Les trois risques étudiés sont (1) Le risque de baisse des performances en mission et de détérioration de la santé comportementale en raison d’une coopération, d’une coordination, d’une communication et d’une adaptation psychosociale insuffisantes au sein d’une équipe ; (2) Le risque de baisse de performance et de conséquences néfastes sur la santé liés au manque de sommeil, à la désynchronisation circadienne et à la surcharge de travail ; (3) Le risque de changements cognitifs ou comportementaux indésirables et de troubles psychiatriques entraînant des répercussions sur la santé et les performances pendant la mission et des effets à long terme sur la santé.

En application d’ARCHeR, les membres d’équipage ont porté des dispositifs fixés aux poignets qui surveilleront leur niveau de stress, leurs mouvements, leur sommeil et leurs performances cognitives. La véritable innovation scientifique apportée par ce voyage a été d’avoir eu ces informations très détaillées et en temps réel. Ceci sera utile pour préparer les prochains séjours sur la Lune (mais moins pour les voyages vers Mars puisqu’il n’y aura plus de « temps réel » en raison du « time lag »).

Une autre étude portait sur le système immunitaire. Au cours de la mission, les astronautes ont prélevé des échantillons de salive en les déposant sur du papier spécial conservé dans de petits carnets (cette méthode était nécessaire car Integrity ne disposait pas de système de réfrigération). Comparés aux échantillons prélevés avant et après le vol, ceux-ci vont permettre aux chercheurs de constater les éventuelles modifications immunitaires liées aux radiations ou à des facteurs de stress tels que les radiations et l’isolement.

Les scientifiques voulaient aussi voir le comportement de virus dormants susceptibles de se réactiver pendant un vol spatial, notamment ceux liés à la varicelle et au zona. La réaction a déjà été observée à bord de l’ISS mais peut-être un niveau plus élevé de radiations en a-t-il provoqué de plus fortes ?

En conclusion, rien d’extraordinaire. Disons que l’intérêt principal (ce n’est pas négligeable) était de mieux étudier les doses et effets de l’irradiation au-delà des Ceintures de Van Allen puisqu’on ne l’a pas fait sur des hommes depuis Apollo 17 (1972).

L’astronautique :

Dans ce domaine, la fiabilité de la capsule Orion était inquiétante. L’on se souvient qu’à la fin de la mission Artemis I, lors de la rentrée atmosphérique, le bouclier thermique de cette même capsule avait présenté une dégradation très forte, tout à fait inattendue. Cette fois-ci elle semble avoir tenu le coup (mais il faut encore regarder avec attention la surface du bouclier).

Surtout, le système SLS devrait disparaître prochainement puisque les lanceurs SLS ne sont pas réutilisables et qu’ils coûtent fort cher. L’utilisation d’appareils qui vont tôt ou tard être « mis au rancard », n’a donc que peu d’intérêt.

Reste quelques très belles photos (dont celle ci-dessous, crédit NASA). Contemplant les en rêvant à mieux !

Illustration de titre: le pont du bateau qui a récupéré les astronautes ce matin (crédit NASA). Tout est propre; c’est fini. Il faut maintenant tirer les enseignements de ce vol.

Copyright Pierre Brisson

Liens :

Article Space.com :

https://www.space.com/space-exploration/missions/what-do-scientists-hope-to-learn-from-nasas-historic-artemis-2-moon-flyby?utm_medium=referral&utm_source=pushly&utm_campaign=All%20Push%20Subscribers

Astrorad :

https://stemrad.com/wp-content/uploads/2023/09/9-20-2023-AstroRad-Datasheet-8.5x11in-4-pages-Print.pdf?srsltid=AfmBOorv6TNQ3F19MylX5UVbpdqznNaz_EV6BJwuv2p_BvUADFMBCF1F

autres :

https://www.nasa.gov/reference/archer/

https://science.nasa.gov/biological-physical/investigations/avatar

https://www.nasa.gov/general/artemis-ii-crew-both-subjects-and-scientists-in-nasa-deep-space-research/

https://www.space.com/astronaut-bone-loss-jumping-exercise-study

https://www.nasa.gov/humans-in-space/artemis-ii-crew-to-advance-human-spaceflight-research/

https://www.nasa.gov/reference/immune-biomarkers/https://www.cite-espace.com/actualites-spatiales/la-capsule-orion-plus-endommagee-que-prevue/

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6 réponses

  1. Bonjour Monsieur Brisson,
    J’ai beaucoup apprécié l’article ci-dessus en forme de « défbirefing », très lucide et pertinent.
    Comptez-vous le poster sur Linkedin, comme vous le faites souvent ?
    Cordialement
    E. Desurvire

  2. Bonjour Pierre Brisson
    J attends de voir fonctionner les deux atterrisseurs :1) transfert d ergols H2 LQUIDE/O2 LIQUIDE en apesanteur (pas simple) ;2) STARSHIP devrait etre ralenti par des « retrofusees  » situees en hauteur(pour eviter la poussier) et au decollage du sol lunaire il devrait abandonner ses pieds … Et Blue Moon aura un comportement comparable a peu pres a celui du LEM en plus grand.
    C est cela qui m interresse le plus. Quant a SLS / ARTEMIS 2 disons que cet ensemble fait songer a une « super-Saturne 5 -Apollo » mais en realite c est tres tres different : SLS utilise des moteurs issus de la navette spatiale tandis que la Capsule Orion est de taille tres superieure a Apollo ET SURTOUT elle est ejectable en cas de probleme au decollage et son energie electrique provient de pannaeux solaires. L engin qui est donc fondamentalement different de celui des missions Apollo mais fait appel encore aux materiaux leger (titane aluminium …) et au couple d ergols cryogeniques H2/o2 apparaitrait ultra-moderne SI ELON MUSK ET STARSHIP N ETAIENT PAS PASSES PAR LA !!!
    Personnellement je prefere a l ultra haute technologie tres chere et fragile une technologie brutaliste ultra efficace et pas chere!

    1. Vous avez raison, il y a eu de gros progrès dans le design de la capsule. Elle est plus confortable. Elle est plus sûre, son approvisionnement énergétique est également plus sûr. Mais malgré cela j’ai l’impression qu’on patine.
      Je me souviens que quand, après avoir appris à faire du ski, je descendais brillamment mes pistes bleues mais je n’osais pas aller plus loin. Et un jour, j’ai osé et l’univers s’est ouvert à moi. La NASA est un peu dans la même phase de préparation longue où je m’étais bloqué. Il faut oser !

  3. Bonjour mr Brisson,
    Ce fut un vol d’essai. Qu’il n’y ait pas ou peu de science ne doit pas être un problème.
    53 ans entre Apollo et Artémis s’explique par les attentes et espoirs déçus de la Navette spatiale. Je me souviens ne pas avoir été inquiet de l’abandon d’Apollo puisque la Navette était sensée diviser par 10 les coûts des lancements et rendre le retour vers la Lune juste un question de quelques années. Puis il y a eu les traités, les satellites dépendant de la Navette, le figement du concept, l’interdiction pour l’agence publique de faire du profit et récemment, l’absence de business plan pour les sociétés désireuses de remplacer la station spatiale. La Lune parle à tous les terriens depuis toujours. D’elle émane de très fortes charges culturelles, émotionnelles, d’aventures, de risques, de curiosité et partagées par les humains, pas les robots.

    1. Je ne suis pas hostile à l’aventure lunaire. Je déplore simplement l’enlisement où nous sommes trouvés pendant ces cinquante dernières années. Et je redoute que chaque étape de la « conquête spatiale » soit l’occasion de s’arrêter.
      Pour ce qui est de la Lune dans l’esprit de l’homme, je pense que c’est peut-être elle qui nous a permis de penser que les étoiles pouvaient également être des astres plutôt que de simples points de lumière sur la voute céleste.

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À propos de ce blog

Pierre Brisson, président de la Mars Society Switzerland, membre fondateur de la Mars Society des États Unis et ancien membre du comité directeur de l’Association Planète Mars (France), économiste de formation (University of Virginia), ancien banquier d’entreprises de profession, planétologue depuis toujours

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