EXPLORATION SPATIALE - LE BLOG DE PIERRE BRISSON

L’astronaute Michael Collins est mort le mois dernier. C’était un homme exemplaire, un « pathfinder » comme on nomme en Anglais l’éclaireur qui montre la voie, et il doit nous servir d’exemple. Il avait 90 ans. Comme on dit « c’est un bel âge » mais ce chiffre m’inspire aussi un constat et un regret.

Collins avait toutes les qualifications pour participer à la première mission sur la Lune qui a permis à l’« Homme », incarné par Neil Armstrong et Buzz Aldrin, de fouler la poussière lunaire. Et pourtant il n’y est pas descendu car sa mission à lui était moins spectaculaire, tout aussi importante mais plus austère. Il s’agissait d’attendre à quelques 110 km d’altitude dans le « CSM » (« Command & Service Module »), « Columbia », d’Apollo XI, pour que la mission soit un succès. Il s’agissait plus précisément de maintenir le vaisseau en bon fonctionnement sur l’orbite prévue, de telle sorte qu’il puisse accueillir les astronautes revenant de la Lune dans leur « LM » (« Lunar Module »), Eagle, et qu’il puisse lui, Collins, les ramener sur Terre. Ce qu’il fit, de façon impeccable, le 24 juillet 1969, son jour de gloire, non sans avoir résolu pendant sa veille un problème gravissime de fuite d’eau qui aurait pu tout ruiner. Sans Collins l’aventure aurait été un suicide ou un meurtre selon qu’on la considère du point de vue des astronautes ou de la NASA.

Or Collins, militaire de carrière, de famille et de cœur, diplômé de la prestigieuse école de West Point, a accepté son sort ingrat comme on accepte de participer à un travail d’équipe pour qu’elle (et non pas lui tout seul) réussisse. Il a fait intégralement partie de cette petite entité qui pour la première fois s’est posée sur la Lune. Il fallait qu’il reste à bord du vaisseau en orbite pour que ses deux coéquipiers y descendent. Ce qui est admirable c’est que, pour autant que l’on puisse savoir, il a été heureux malgré le regret certainement « rentré » d’avoir été si près et de ne pas y être « allé ». D’ailleurs il a été traité par les autorités et par le public « comme si ».  Il fut décoré par le Président Nixon et par le Congrès, comme les autres, avec la même distinction. Il a eu une carrière ultérieure tout aussi remarquable. Après avoir quitté la NASA la même année, 1969, il fut nommé Assistant Secretary of State. En 1971 il devint le premier directeur du Musée national de l’Air et de l’Espace des Etats-Unis et supervisa la construction de cet établissement remarquable, devenu incontournable dans le Washington d’aujourd’hui. Son œuvre accomplie, il devint directeur de la Smithsonian Insitution (« the world’s largest museum, education, and research complex » comme elle se présente elle-même fièrement). En 1974 il fit dans son livre « Carrying the Fire » un récit enlevé et brillant où ne perce nulle amertume, sur cette mission devenue fabuleuse.

Ceci dit Michael Collins avait un secret partagé avec nul autre homme au monde à ce jour. Il l’a savouré et il l’a gardé pour toujours avec lui. Ce secret extraordinaire qu’il a cependant laissé percevoir à ceux qui ont su l’écouter ou le lire dans ce qu’il a raconté après, c’était la sensation inouïe de se retrouver le premier, seul dans l’espace vrai, coupé de toute communication avec la Terre et avec ses collègues au sol, complètement seul dans le silence de la nuit étoilée. Et ce sentiment qui, dans son caractère unique et étrange, a pu sans aucun doute le conduire à une sorte d’ivresse (il parle d’exultation), a été magnifiée par ses passages au-dessus de la face cachée de la Lune. Paysage sans doute fantastique et grandiose que cette face cratérisée à l’extrême, occultant totalement la vision de la Terre. Le sentiment de solitude, d’isolement et de nouveauté n’a sans doute jamais été poussé aussi loin chez aucun autre homme mais c’était aussi un sentiment de paix dans le ronronnement continu et stable des conditionneurs d’air, et de fierté de se sentir le représentant de l’humanité là où jamais personne n’était allé. C’est aussi pour cela que Michael Collins a été heureux.

Mais je ne voudrais pas terminer cette réflexion à propos de ce grand-homme sans évoquer mon regret qui est aussi, très nettement exprimé, le sien (cf son interview par Popular Mechanics en juillet 2019 ci-dessous*)  et qui est aussi celui de beaucoup de mes contemporains, le regret qu’avant qu’il ait atteint ses 90 ans, nous ne soyons pas retournés sur la Lune, ni que nous soyons jamais allés « quelque part ». Qu’avons-nous fait de notre talent ? Depuis la très brève flambée des missions Apollo, terminée avec Apollo 17 le 19 décembre 1972 seulement trois ans après l’exploit de la première mission, nous avons ronronné dans l’espace proche, dans la Navette puis dans l’ISS, à 450 km d’altitude, bien protégés par les champs magnétiques terrestres et étant bien certains de pouvoir retourner sur le « plancher des vaches » en quelques heures, en cas de besoin. Et nous nous émerveillons des séjours de Thomas Pesquet dans ce « machin » qui tourne au-dessus de nos têtes et qui ne sert (presque) à rien, qu’à attendre. Nous sommes un peu comme un adolescent qui aurait appris à skier sur une piste bleue et qui après avoir descendu une seule fois une piste rouge, roulerait des mécaniques en redescendant encore et toujours la même piste bleue pour montrer aux autres comme il la descend bien.

L’élan des Collins, Armstrong et Aldrin a été brisé net à cette époque de 1972, maintenant lointaine, et nous vivons dans le souvenir et dans la nostalgie. Ce n’est pas ce qu’aurait voulu Collins et ce n’est pas ce que voudrait Buzz Aldrin, le dernier de l’équipe encore capable de s’exprimer. Il nous faut repartir, peut-être nous dérouiller les jambes sur la Lune et y respirer le grand large dans nos scaphandres pressurisés, mais surtout traverser à nouveau l’Océan et aller encore plus loin, jusqu’à Mars, cette deuxième Terre. Là, notre aventure humaine continuera pour de vrai.

*extrait de l’interview de Michael Collins en juillet 2019 par Popular Mechanics:

I look at the night sky and see all of these miraculous, marvelous things. I think humankind ought to lift that lid and get going. Move outward bound. That was the terminology that I always found that most closely came to describing my feelings. It was Alfred Lord Tennyson who wrote about the concept ‘Outward Bound’ in his poems. The concept is very important to me and I think it ought to be important to humankind. That’s why I want to go to Mars”.

*Liens :

vers Popular Mechanics qui a interviewé Michael Collins en juillet 2019: https://www.popularmechanics.com/space/moon-mars/a28338078/michael-collins-apollo-11/

vers la page sciences et technologies de Contrepoints.org où cet article a été publié une première fois le 3 mai 2021 : https://www.contrepoints.org/2021/05/03/396607-michael-collins-lindispensable-astronaute-reste-dans-lombre

Illustration de titre: l’équipage d’Apollo XI: de gauche à droite, Neil Armstrong, Michael Collins (au centre), Buzz Aldrin. Crédit NASA.

Pour (re)trouver dans ce blog un autre article sur un sujet qui vous intéresse, cliquez sur :

Index L’appel de Mars 21 05 13

26 réponses

  1. Je viens de voir sur YouTube, National Geographic, l’embarquement en couleurs des astronautes d’Apollo 11 sur la fusée Saturne V, dont Michael Collins et le départ de la fusée le 16 juillet 1969 avec 1 million de personnes qui assistent sur place au départ. ÉTONNANT DE MODERNITÉ !

    1. Je l’ai regardé des centaines de fois sans jamais m’en lasser.

      Ne manquez pas non plus le show commandité par le Smihsonian National Air and Space Museum à l’occasion du cinquantième anniversaire de cet inoubliable événement. Devant un demi million de spectateurs, ils ont utilisé l’obélisque du Monument Washington comme écran de projection pour faire vivre à ceux d’aujourd’hui le départ d’Apollo 11 et le discours du Président Kennedy qui annonçait ce programme.
      https://www.youtube.com/watch?v=R7ayx7CuKFs

      En plus du spectacle de la Saturn V, il faut voir aussi l’émotion des spectateurs qui est la même que celle vécue par ceux qui étaient à Cape Canaveral en 69. L’enthousiasme du public pour l’exploration de l’espace est resté intact. Mais il nous manque un Kennedy II.

  2. J’ai aussi visité à Washington le musée Smithsonian de l’air et de l’espace. Remarquable. Ce fut mon premier lieu visité dans cette belle capitale planifiée par un architecte français.

  3. Cette voie magnifique qui maintenant fait beaucoup moins rêver le public, sauriez-vous dire pourquoi ?..

    Je me souviens de mes jouets en tôle « made in Japan » des années soixante, qui envoyaient dans le noir des éclairs colorés contre les murs de ma chambre, du ronronnement du moteur électrique de la voiture d’exploration lunaire pilotée par deux astronautes souriants, de la fusée avec laquelle je m’imaginais m’envoler, puis que je faisais atterrir en me concentrant à cause du grand danger… À la maison, ma mère avait mis au mur de la chambre à coucher la fourre d’un magazine qui montrait Aldrin avec son casque visière relevée, et punaisé une fleur en tissu à côté. Mon père riait, pas jaloux, mais six mois après avait décidé d’apprendre à piloter un avion. Mais il avait raté l’examen médical préliminaire, à cause du test d’équilibre où il fallait « faire l’avion » sur un pied en fermant les yeux… Très déçu, il ne voulait plus entendre parler d’avions, puis après trois mois avait déclaré presque gravement : « Moi je suis déjà trop vieux, c’est Dominic qui apprendra à piloter un avion, je lui offre les cours à la Blécherette ». Curieusement mon père n’avait pas envie d’écouter mes récits quand je revenais de mes vols. Je racontais mes progrès et exploits à un vieux monsieur de la noblesse russe, réfugié de 1917, qui me donnait des leçons d’anglais. Il me disait en riant : « Tout jeune, je rêvais de piloter un hydravion que je voyais atterrir sur notre lac privé. Notre famille était très riche, j’aurais pu avoir le même avion tout de suite, mais ma mère ne voulait pas, elle disait que c’était beaucoup trop dangereux… » Et un jour où j’arrivais pile à l’heure au rendez-vous, avant même que j’aie le temps de le saluer : « Dominic nous annulons la leçon d’anglais, va allumer la télévision ! Les astronautes qui vont marcher sur la lune c’est maintenant ! » J’avais dix-sept ans, lui septante-huit. Nous étions tous les deux pleins d’émotions dès les premières images floues en noir et blanc. Il désignait l’écran du doigt : « Oh ! Regarde !.. »

    J’avais montré plus tard au professeur mes « Science and Mechanics » (devenu « Popular Mechanics »). Il était un littéraire et historien, mais en feuilletant ces magazines m’avait déclaré : « Je t’ai fait découvrir mes écrivains préférés, et toi tu me fais découvrir quelque chose de nouveau que je me réjouis de traduire avec toi ! »

    Cet homme et moi avions une grande différence d’âge, mais nos rêves n’étaient ni vieux ni jeunes, ils étaient faits pour exister « toujours ». Je pense qu’aujourd’hui encore ce partage entre deux générations est possible, mais bien moins courant. Les nouveaux rêves tuent les anciens, dans beaucoup de domaines. Même les notions de « liberté » sont aujourd’hui redéfinies. Comme si pour être plus heureux il fallait se dépêcher de faire demi-tour, rejoindre notre base d’où l’on avait réussi à décoller, à s’élever… Et ce serait plus raisonnable ? Mais non, quand je vois toutes les folies actuelles mises en théorie avec sérieux, par des personnes disant avoir les pieds bien sur terre…

    1. Les « grandes personnes » sont des enfants devenus « raisonnables » mais elles aiment toujours Saint-Exupéry…c’est ce qui peut donner espoir.

  4. En parlant de pionnier comme Collins, si j’étais à la tête d’un grands pays arabe comme l’UAE, j’investirai massivement dans la technologie spatiale de manière à pouvoir récolter l’helium 3 de la Lune et faire la transition hors du pétrole quand les besoins, pressions et outils s’en feront sentir… D’ailleurs l’UAE, avec sa sonde actuellement autour de Mars, démontre son intérêt. Les gens de l’UAE seront-ils les deuxième sur Mars ou les Chinois ou les Européens ?…

  5. J’avais 3 ans en juillet 1969. Je ne me rappelle de pas grand chose… Par contre, je me rappelle très bien à l’âge de 5 ans avoir bâti ma première maquette avec mon père, bien au chaud pendant une terrible tempête de neige à Montréal, Québec, Canada. Ce fut une Saturne V de 80 cm de haut, avec à côté la module LEM et ses petites pattes. Le kit avait même à poser sur le sol la carte de l’atterrissage lunaire ! Que de beaux souvenirs… Qui un jour jouera avec les fusées miniatures de Musk ?

    1. Honnêtement, la maquette de Saturne V était plus pour le plaisir de maquettiste de mon père, faisant le grand enfant et partageant notre passion commune de l’exploration spatiale. J’ai retrouvé tous les journaux jaunis qu’il a gardé de juillet 1969. A la une du « Devoir » : « La vie sur la Lune contaminera t’elle la Terre ? La vie sur la Terre contaminera t’elle la Lune ? » Même question que pour Mars maintenant…

      1. Mon rêve ultime serait de finir très vieux sur la planète Mars en écrivant un livre et filmant un documentaire sur la première communauté des 100 à 110 scientifiques, médecins, etc.

          1. En relisant la littérature scientifique, je pense que cela nous prendra raisonnablement un tiers de siècle pour tout mettre en œuvre pour un établissement durable sur Mars de 100 à 110 individus minimum. En bas de 100 personnes, en raison de l’économie d’échelle et d’infrastructure par le partage des tâches, je ne pense pas sur cela soit une communauté viable.

        1. « finir très vieux » ? Si vous faites un rêve pareil, vous ne serez jamais très vieux. C’est un jeune centenaire qui fera ce film.
          Si vous avez besoin d’un cadreur, pensez à moi.

          1. Bravo ! J’ai pensé aussi à être sur Pluton à 120 ans… mais ce dernier rêve est de la science fiction totale….

    2. Qui un jour jouera avec les fusées miniatures de Musk ?
      Moi ! J’attends déjà que Lego la propose.

  6. l’obsession du rêve impossible !
    fouler le sol de la Lune encore et encore ne mène pas très loin , pas plus que de voir l’ISS tourner autour de la Terre ..
    Et ce sera pareil avec Mars …
    Vous n’avez pas vraiment compris que l’humanité est très loin de pouvoir s’échapper de la Terre ou du système solaire .
    Cela prendra sans doute des millénaires avant que nos connaissances le permettent …
    Il faut arrêter de fantasmer en repassant en boucle la mission Apollo 11 …

    1. Monsieur Giot, on peut faire la différence entre « s’échapper » de la Terre et s’échapper du système solaire. Pour le moment, on parle de sortir de l’attraction terrestre pour une période plus ou moins longue. Je pense que l’on peut anticiper l’installation de l’homme sur Mars mais pour la suite, ce sera à nos descendants de voir. Je ne peux qu’espérer qu’ils aillent encore plus loin mais pour cela il faut déjà aller sur Mars et prouver qu’on peut y vivre. C’est « notre » tache.

      1. Bravo M. Brisson. A chaque décennie d’entrepreneurs de l’espace d’avancer dans l’exploration. Pour le retour sur la Lune, l’horizon est extrêmement proche. Les objectifs sont entre 2024 et 2025 sauf erreur… et il y aura de la saine compétition…

    2. @ H. Giot: « Vous n’avez pas vraiment compris que l’humanité est très loin de pouvoir s’échapper de la Terre ou du système solaire »? Mais elle s’est DEJA échappée de la Terre; il faut vous tenir au courant des réalisations humaines! Par contre, effectivement, s’échapper du système solaire n’est pas pour demain, voire même après-demain; mais personne ne l’envisage ni ne le prétend sérieusement aujourd’hui. Il ne faut pas confondre science et science-fiction. La science que nous connaissons permet tout-à-fait d’envisager les vols habités vers Mars, vers Proxima du Centaure c’est de la science-fiction!

  7. Comme je l’ai répété à mes étudiants en gestion du changement en MBA, il ne faut pas chercher à convaincre les négationnistes du changement, comme M. Giot pour l’exploration spatiale et la lutte contre les changements climatiques.
    Il faut au contraire stimuler et appuyer les INNOVATEURS/ENTREPRENEURS du changement qui EUX convaincront les « OUI MAIS… ». Les SPATIOPHOBES sont dans une cause perdue d’avance… Merci MM. Brisson et Haldi pour votre engagement à débattre des innovations technologiques.

  8. @ M. Hubert Giot

    Pourquoi ces tentatives de « s’échapper » vous sont-elles si pénibles ? Est-ce que la conviction que partir pour Mars est voué à l’échec est vraiment ce qui vous motive le plus dans votre combat pour freiner les élans ? « L’humanité s’est déjà échappée de la Terre », vous répond un commentateur, mais jusqu’où et pour que faire (?) direz-vous. Dans l’histoire de l’humanité, il n’y a pas que les constructeurs de machines volantes qui ont réussi à s’offrir une folle liberté au-dessus des applaudissements des spectateurs. Réussir la fabrication d’un avion en papier qui ne retombe pas tout de suite sur le sol procure déjà une sensation heureuse, le rêve est arrivé à destination, cela valait la peine de sacrifier une feuille de papier ! Et pour une trajectoire beaucoup, beaucoup plus longue ? Jusqu’à Mars par exemple, cela coûtera plus cher, pour le seul plaisir ? C’est là qu’à mon avis vous devriez vous poser des questions. Pourquoi les fournisseurs de moyens financiers, les ingénieurs, et tous ceux qui participent vous semblent-ils fous ? Quelle vie voulez-vous sauver, à tout prix conserver ?.. Il vous est impossible de vous échapper, quand vous êtes assis au bureau où vous rédigez vos commentaires pour le blog. Je vous propose donc un voyage d’introspection sans risques où vous prendrez les commandes pour vous diriger tout seul, avec pour mission : accéder au plaisir de rêver. Puis vous reviendrez dans le blog de M. Brisson pour nous faire le récit du voyage…

    1.  » Je vous propose donc un voyage d’introspection sans risques où vous prendrez les commandes pour vous diriger tout seul, avec pour mission : accéder au plaisir de rêver. »

      Sans risques, vraiment? Souvenez-vous de ces plaquettes métalliques fixées au rebord intérieur des anciens wagons des chemins de fer italiens, avec ces mots: « E pericoloso sporgersi » (Il est dangereux de se pencher au-dehors).

      Dans son roman « La Modification », Michel Butor décrit un voyageur qui passe son temps à rêver pendant son parcours en train de Paris à Rome. Seul dans son compartiment, l’oeil fixé sur la plaquette, il prend peu à peu conscience qu’il peut être aussi dangereux de se pencher « au-dedans », et que pour ce genre de périple, comme pour les autres mieux vaut avoir un guide sûr.

      Le vrai voyage est intérieur, dit Pierre Emmanuel.

  9. @ A. LDN

    Je suis d’accord avec vous sur les risques des voyages intérieurs, et souhaiterais bien que nous en parlions plus, mais je ne veux pas abuser de la place que M. Brisson m’accorde quand je dérive du sujet. Dans le cas particulier de la mission que je propose au « gardien de la raison », j’ai choisi la voie de l’humour et pense qu’il n’y a aucun risque que cette personne soit tentée de se lancer dans de telles expériences, et même si elle essayait, sait-on jamais, de solides verrous grippés la protégeront dès la première porte. Le risque de ces voyages, pour ceux qui ont une disposition psychique favorable (je ne parle pas en particulier de maladie, ni de drogues), est de vouloir aller toujours plus loin dans leurs découvertes, emportés par une forte curiosité, des expériences souvent intenses en émotions : émerveillement, paix infinie, paradis, mais parfois aussi enfer ou profonde solitude. Des artistes qui vivent cela rêvent de montrer ce jardin dont ils détiennent seuls la clé. Certains se sont trop éloignés du portail où ils pouvaient entrer et sortir, le portail s’est refermé derrière eux, le verrou est resté bloqué… Le verrou grippé dont je parle plus haut n’a jamais été actionné, le propriétaire du jardin n’a pas même posé le pied sur le seuil.

    Je me réjouis de lire le livre de Michel Butor. Et vous invite à jeter un coup d’œil sur quantité de livres et documents, si cela vous intéresse. Recherche Google : « Alfred Bader psychiatre ».
    Livres : « Petits maîtres de la folie », « Art ou maladie, entre vérité et mensonge », pour vous donner un premier aperçu de ce dont il s’agit…

    1. Merci pour votre réponse, cher Monsieur. Je serais ravi de poursuivre cet échange épistolaire avec vous, même si je vous avoue avoir parfois quelque mal à vous suivre. Mais, comme vous, je ne me sens pas le droit de profiter du blog de Monsieur Brisson si je m’écarte trop du sujet qu’il propose, et ceci d’autant plus que nous connaissons tous sa grande ouverture d’esprit et savons qu’il sera bien le dernier à nous refuser de nous exprimer.

      Dans ses articles, M. Brisson a déjà mis l’accent sur l’importance vitale de la condition psychologique des futurs astronautes. A cet égard, la psychologie, domaine pour lequel vous semblez avoir non seulement un intérêt réel mais aussi des compétences avérées, a toute sa place sur un blog tel que le sien, me semble-t-il.

      Michel Butor, prix Renaudot 1957, s’intéressait beaucoup à cette discipline. Considéré comme l’un des pères du nouveau roman dans les années 1950 – car il y a du roman nouveau comme il y a du Beaujolais nouveau (bien que les écrivains rattachés à cette période n’aient jamais utilisé cette expression) – il a consacré sa thèse de doctorat à la théorie des champs de conscience chez Gurwitsch. Voyageur infatigable, décédé en 2016, il a été mon professeur pendant près de dix ans à la Faculté des lettres de l’Université de Genève et je ne doute pas que s’il était encore parmi nous, il se porterait parmi les premiers comme volontaire pour une expédition martienne. Son talent serait bien à la mesure d’un tel périple.

      Un grand merci pour vos références aux oeuvres du docteur Alfred Bader, personnalité lausannoise bien connue pour ses études sur la création artistique. C’est avec un réel plaisir que je poursuivrais nos échanges avec vous à ce sujet et ne peux que vous suggérer à cette fin d’attendre que j’aie fini de mettre au point le site web que je suis en train de développer et dont je communiquerai alors l’adresse à Monsieur Brisson.

      Cordialement,

      aldn

    2. Pour les croyants, il est un autre voyage intérieur, celui qui conduit à Dieu. Il a été formidablement décrit par Thérèse d’Avila dans « Las moradas o el castillo interior » (1577). L’ouvrage est à lire même par les non-croyants car il est admirablement écrit et permet d’entrevoir non seulement la richesse de ce que l’on peut trouver en soi-même mais aussi le travail qu’il faut entreprendre pour passer successivement d’une pièce du château à l’autre et l’intérêt que l’on a à entreprendre ce travail. L’effort guidé par la volonté inspirée elle-même par l’amour, y fait grincer les serrures mais après la 7ème porte on est récompensé en pénétrant dans le jardin le plus resplendissant que l’on puisse imaginer et, si l’on y est parvenu, je pense que l’on doit y rester.
      Cela semble bien loin de Mars et de la conquête spatiale mais en fait, ce qui inspire les gens qui veulent aller « ailleurs », c’est bien, me semble-t-il une démarche intérieure, la soif inextinguible du dépassement de soi vers une sorte de paradis terrestre, peu importe où il puisse être localisé, ou le désir irréfragable d’approcher au plus près la lumière de la Connaissance, le fruit défendu, pour le cueillir. En effet ce paradis est peut-être simplement l’effort et la progression, comme, lorsqu’on escalade une montagne, la satisfaction n’est pas tellement la vue qu’on découvre une fois au sommet, mais la curiosité et l’aboutissement, même s’il est un sentiment fugace, de l’effort. Si j’étais sur Mars, je voudrais aller sur Terre et je m’y préparerais avec la même ardeur.

  10. Belle et salutaire évocation des oeuvres, encore publiées dans le monde entier aujourd’hui, de la plus grande mystique, celle que certains appellent la « rock star » spirituelle du XVIe siècle. A priori, « mystique » est le contraire de rationnel. Pourtant, comme l’a montré Christia Mercer, professeur de philosophie à l’Université de Columbia, dans son article intitulé « Descarte’s debt to Teresa of Avila, or why we should work on women in the history of philosophy » (Springer Verlag, 2016), l’influence de la religieuse espagnole sur la philosophie moderne, et en particulier sur le célèbre cogito cartésien, est maintenant mieux connue

    Dans leur forme, soutient l’universitaire américaine, les « Méditations métaphysiques » n’ont rien d’original et Descartes, qui passe pour avoir inventé la philosophie moderne, n’a en fait rien inventé. Dans la « Première Méditation », fondement de son oeuvre, il ne fait que donner un nouveau souffle à un genre rhétorique bien établi pour l’époque et son évocation du Dieu trompeur a des ressemblances frappantes avec les idées que Thérèse d’Avila expose dans son dernier ouvrage, « El Castillo interior » (Le château intérieur, 1588).

    Christia Mercer, qui rappelle que Descartes était familiarisé avec les oeuvres de la nonne castillane, met en évidence, point par point, les ressemblances entre « El Castillo interior » et les « Méditations », ressemblances qui constituent ce qu’elle appelle leur « stratégie commune du Dieu trompeur » (their common « deceiver strategy »).

    Philosophes et historiens se sont souvent demandé au cours des siècles suivants si Descartes, qui avait étudié chez les Jésuites, s’était inspiré des « Exercices spirituels » de Saint Ignace de Loyola. Mais comme aucune ressemblance évidente n’a jamais été démontrée entre leurs oeuvres, en réalité, affirme Christia Mercer, ce n’est pas un homme, mais bien une femme, qui plus est une grande mystique, qui a donné forme à son oeuvre.

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À propos de ce blog

Pierre Brisson, président de la Mars Society Switzerland, membre du comité directeur de l’Association Planète Mars (France), économiste de formation (University of Virginia), ancien banquier d’entreprises de profession, planétologue depuis toujours

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