La bifurcation de Musk ne change rien à son projet martien

Les media ont fait état la semaine dernière d’un changement d’objectif par Elon Musk, en clair : il passerait de l’objectif Mars à l’objectif Lune. En regardant de près, les choses ne sont pas si simples. Mars reste l’objectif principal. La Lune sera utilisée plutôt comme banc d’essai ou comme ‘simulation’, tandis que pour Mars, on attendra simplement de pouvoir y aller. Ce n’est pas du tout un renoncement puisque le premier vol habité pour Mars est annoncé comme possible en 2031 alors que de toute façon il aurait été impossible de partir plus tôt (et qu’on partira peut-être un peu plus tard, en 2033 ou 35).

Reprenons les déclarations d’Elon Musk :

Le dimanche 8 février (sur X): “For those unaware, SpaceX has already shifted focus to building a self-growing city on the moon, as we can potentially achieve that in less than 10 years, whereas Mars would take 20+ years,”.

Dans ces quelques mots, un changement de cap peut sembler évident.

Ses raisons sont claires :

“It is only possible to travel to Mars when the planets align every 26 months (six-month trip time), whereas we can launch to the moon every 10 days (2 day trip time). This means we can iterate much faster to complete a Moon city than a Mars city.”

Mais cela n’empêche que la volonté d’aller sur Mars est toujours bien présente :

« Mars will start in 5 or 6 years, so will be done in parallel with the Moon, but the Moon will be the initial focus” (9 février, sur X).

Or 5 ou 6 ans c’est la fenêtre de juin 2031 et de toute façon, sans même « changer de focus », il est impossible d’envoyer plus tôt des hommes sur Mars. Rappelons en effet que le vol habité doit être impérativement précédé d’au moins un vol robotique réussi. Il faut vérifier la capacité du Starship à atterrir et à repartir de Mars, et préparer l’arrivée de l’homme. Fin 2026 (1ère fenêtre de lancement) on pourra peut-être faire un premier lancement vers Mars mais sans plus d’espoir de s’y poser qu’on en avait en février 2018 de faire rouler un roadster Tesla sur Mars (la voiture avec son pilote a néanmoins croisé l’orbite de la planète en juillet de la même année). En février 29 (2ème fenêtre), si les conditions préalables sont remplies (surtout vérification que le remplissage des réservoirs du Starship en orbite terrestre est possible), on pourra tenter la première mission robotique. Mais si cette mission n’avait lieu avec succès qu’en mai 33 (3ème fenêtre), ça ne serait pas une catastrophe vu la difficulté du projet. Rappelons qu’il s’agit de faire atterrir à la verticale sur un terrain non préparée et sans télé-opération possible (décalage temporel) une fusée de 52 mètres de haut et de 9 mètres de diamètre, puis ensuite de la faire repartir sur la Terre avec des ergols fabriqués sur Mars.

Donc pendant la période qui nous sépare de 2031 ou 2033, il est évident que SpaceX doit faire le maximum de vols dans l’espace profond pour roder son Starship, et effectuer le maximum d’expériences qui pourront servir à rendre possible cette grande aventure que représente l’implantation de l’homme sur Mars. La Lune est là pour ça.

Et ça tombe bien car SpaceX a un contrat avec la NASA : se poser sur la Lune dans le cadre de la mission Artemis III.

Le « changement de ‘focus’ » est simplement une façon de dire à la NASA : « Je ne vous oublie pas. Malgré mon intérêt pour Mars, je veux honorer mon contrat-Lune sérieusement » (alors qu’avant c’était un engagement comme un autre). Et en même temps de lui dire : « ne croyez pas que j’abandonne mon projet Mars ».

Outre satisfaire à ses obligations contractuelles, quel est l’intérêt pour SpaceX ?:

1. Acquérir la maîtrise du Starship en l’utilisant de nombreuses fois.

2. Préparer le support-vie, y compris sous ses aspects énergétiques, pour le long voyage (6 mois aller, 6 mois retour) et le long séjour sur Mars (18 mois).

3. Développer la robotique nécessaire pour accompagner l’homme sur une autre planète.

4. Commencer à utiliser les ressources locales (avec le bémol que l’eau est beaucoup plus rare sur la Lune et qu’il n’y a pas d’atmosphère) car sur Mars compte tenu des limites des capacités de transport et de l’impossibilité de se réapprovisionner pendant 32 mois (26+6), il sera impératif d’appliquer le principe de l’ISRU (In Situ Resources Utilization) conçu par Robert Zubrin, le fondateur de la Mars Society.

Cependant la Lune n’est pas Mars.

Voyons d’abord les points positifs :

1. On pourra toujours aller rechercher sur Terre quelque chose qu’on aura ‘oublié’.

2.Il n’y a pas sur la Lune de décalage temporel (‘time lag’) sensible avec la Terre. De ce point de vue, l’expérience lunaire n’apprendra rien pour Mars.

Mais les points négatifs ne sont pas négligeables :

1. Les différences de températures sont beaucoup plus amples sur la Lune (+170°C ; -200°C) que sur Mars (+20°C ; -100°C).

2. Vivre en gravité de 0,16g sera beaucoup plus difficile et sans doute beaucoup plus malsain que de vivre en gravité de 0,38g.

3. L’absence d’atmosphère exposera davantage les astronautes aux radiations et aux impacts de micrométéorites.

4. L’absence d’atmosphère de gaz carbonique, CO2, ne permettra pas aux hommes l’accès au carbone et à l’oxygène que l’on peut obtenir par une réaction chimique simple (dite de Sabatier) moyennant un peu d’hydrogène (que sur Mars on pourra obtenir par électrolyse de l’eau).

5. La rareté de l’eau posera plus de problème sur la Lune (glace cachée au fond de cratères difficilement accessibles sur la Lune) que sur Mars (inlandsis un peu partout en surface sous une couche de régolithe plus ou moins épaisse).

6. Les nuits durent 14 jours au lieu de 24h39. Cela est considérable pour tenter des cultures sous serre. Sur la Lune, elles ne seront possibles qu’en lumière artificielle (besoin en énergie et on ne pourra pas utiliser les panneaux solaires).

7. Surtout, en raison des progrès en robotique, et en intelligence artificielle, notamment dans le domaine des humanoïdes, on pourra faire via ces derniers par télé-opération tout ce qu’auraient pu faire des hommes physiquement sur place, avec beaucoup moins de risques et des coûts beaucoup plus faibles. Une cité lunaire habitée par des hommes est donc de ce fait largement inutile.

Vous voyez bien qu’il y a de grosses différences entre les deux astres mais que certaines choses pourraient être faites sur la Lune pour se préparer à aller sur Mars.

On ne peut dissimuler qu’Elon Musk a également exprimé une inquiétude. Le 9 février il écrit sur X :

« The priority shift is because I’m worried that a natural or manmade catastrophe stops the resupply ships coming from Earth, causing the colony to die out, » he wrote. « We can make the moon city self-growing in less than 10 years, but Mars will take 20+ years due to the 26-month iteration cycle. That is what matters most. »

Elon Musk exprime ici la crainte qu’il a souvent déjà exprimée, d’une destruction de l’humanité et la nécessité de préparer au plus vite un conservatoire de tout ce que nous avons de plus précieux, avec le souci que ce conservatoire soit autonome le plus rapidement possible. Compte tenu de nos moyens de destructions globales et des menaces que l’évolution récente fait peser sur notre civilisation, on peut le comprendre. Le ‘shift’ Mars/Lune réduirait les risques impliqués par le temps inhérent à l’installation sur Mars en raison des difficultés de communication physique et des risques qui en découlent. Ces difficultés existeront toujours. Mais le savoir-faire qu’on aura acquis après avoir construit Moon City (principalement la maîtrise du Starship), évitera les hésitations et des erreurs lorsque SpaceX « s’attaquera » à Mars, et il pourra raccourcir la mise en œuvre de l’autonomie.

Ceci dit, pour les raisons exposées plus haut, la réalisation d’une Moon City sera technologiquement plus difficile que celle d’une Mars City et la vie sur la Lune sera plus difficile que sur Mars.

De ce point de vue, la Moon city est un projet peu intéressant si ce n’est pour acquérir l’expérience de vivre en dehors de la Terre dans ces conditions difficiles. Sur la longue durée, il y aura sans doute des missions lunaires habitées pour quelques jours ou une semaine pour mener une inspection qu’on jugerait impossible à effectuer par robots (mais lesquelles ?). Mais il y aura sans doute très peu de candidats pour une installation physique durable ou de projets qui l’imposeront compte tenu de la faible distance à la Terre. Ce sera au mieux comme l’Antarctique aujourd’hui. La Moon City n’a pas les perspectives brillantes que présente Elon Musk. Il se trompe sur ce point.

Heureusement Mars reste quand même son but ultime et sans report à ‘plus tard’. Il faut voir la création d’une ‘Moon city’, comme une optimisation de l’utilisation du temps en attendant de pouvoir aller faire la même chose ‘en plus utile’ (ou même ‘indispensable’) sur Mars. Que les partisans de l’installation de l’homme sur Mars grâce au Starship et à Elon Musk se rassurent ; les Optimus continueront à porter sur leur bras le logo de la trajectoire du vol vers Mars et nous y irons en 2035 !

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3 réponses

  1. La proximité de la Lune fait vraiment toute la différence !! Par exemple, 0,16G pour la Lune pendant 2 semaines c’est bien plus supportable que 0,38G pour Mars pendant 18 mois!
    La Lune, on la voit, elle fait partie des cultures de la Terre dans le temps et l’espace, donc les terriens s’y identifient bien plus que Mars qui n’est pas plus facile à voir que les planètes et les étoiles brillantes.

    1. Vous avez raison: Les séjours de 15 jours sur la Lune auront un effet négligeable sur la santé. Cependant, aller physiquement sur la Lune ne sert à rien puisque nous pourrons y aller par robots interposés et y faire tout ce que nous voudrons.
      Par ailleurs, la Lune ne pourra jamais être un conservatoire pour l’espèce humaine en raison d’une gravité vraiment trop faible. De ce point de vue, Mars avec ses 0,38g se trouve à la limite de ce qui peut être acceptable.
      Quant à savoir si l’homme s’identifie plus à la Lune qu’à Mars, je ne suis pas d’accord avec vous. La Lune fait partie du système terrestre. Ce n’est pas « loin » et je ne pense pas qu’elle fasse rêver autant que Mars.

  2. Kennedy disait le 12 septembre 62: « why climb the highest mountain »? Il a galvanisé tout un peuple pour la Lune. Nous Européens, nous n’avons pas encore gravi la pente vers notre satellite naturel. Comme pour les chinois, ça reste un défi. Et pour les USA, y rester devient leur défi. Pour la technologie, l’inspiration, la confiance en soi. L’humanité a cette chance de vivre sur une planète ayant une lune si grande et captable par les yeux de notre espèce.

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À propos de ce blog

Pierre Brisson, président de la Mars Society Switzerland, membre fondateur de la Mars Society des États Unis et ancien membre du comité directeur de l’Association Planète Mars (France), économiste de formation (University of Virginia), ancien banquier d’entreprises de profession, planétologue depuis toujours

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