Exploration spatiale - le blog de Pierre Brisson

Dernière nouvelle dimanche 20 août, 12h00), Luna-25 s'est écrasée sur la Lune! 

Explication donnée par la source russe, Yura Prosti (Telegram): "a computational error led to the final engine firing to be 1.5 times longer than required and thus resulting in deorbiting and crash of the spacecraft on the Moon". 

L'intervention ratée avait pour but d'amorcer la descente vers la Lune en passant de l'orbite de parking à 100 km d'altitude à une orbite d'atterrissage à 18 km d'altitude.

La communication a été interrompue entre le centre de contrôle russe et la sonde, Samedi 19 août à 14h57 (soit 13h57 en Suisse).

Ce 11 août, la mission russe « Luna-25 » a quitté la Terre. Le vol précédent des Russes jusqu’à la surface de la Lune, « Luna-24 », date de 1976 et leur dernier échec dans l’espace, la mission Phobos-Grunt (vers le satellite de Mars, Phobos) date de Novembre 2011. Ces simples dates soulignent l’importance de cette mission pour les Russes et des questions qu’elle pose. La Russie peut-elle retrouver sa puissance spatiale d’antan ou est-elle condamnée à vivre dans le souvenir de ses exploits passés ? Si elle peut revenir, dans quel contexte devra-t-elle se positionner ?

Il est vrai que la Russie, sur beaucoup de plans, n’est plus l’URSS. Le domaine spatial en particulier a beaucoup souffert du changement politique car après 1991 l’Etat ne disposait plus, du tout, des mêmes moyens financiers que pendant les années 1960. Cela était particulièrement vrai pour ses scientifiques ou ses ingénieurs travaillant pour des opérations de prestige (dont l’exploration spatiale est emblématique). La plupart ont alors quitté le secteur spatial pour simplement pouvoir survivre, ou bien ils se sont expatriés. Les rares qui restèrent à l’œuvre n’étaient pas forcément les meilleurs et n’avaient par ailleurs plus aucun projet à développer (ou plus exactement aucun moyen de les développer, mais cela revient au même). L’organisation elle-même avait été bouleversée, l’agence spatiale russe ayant été refondée dans l’esprit de libertarianisme prévalant à l’époque. En 1992, Boris Eltsine la sortit du contrôle des militaires (MOM et VKP), pour créer une agence spatiale à l’image de la NASA, la RKA puis FKA qui devint officiellement l’entreprise d’état Roscosmos en 1999.

La preuve concrète de l’effondrement du secteur fut donnée spectaculairement en Novembre 2011 par l’échec lamentable de la mission Phobos Grunt qui se termina très prématurément par l’impossibilité d’injecter le vaisseau spatial sur sa trajectoire interplanétaire vers Mars depuis son orbite de parking terrestre. Il n’est plus resté aux Russes que la routine des mises sur orbite terrestre de satellites de communication avec des lanceurs Protons et de lancement de navettes « Soyouz » vers et au retour de la Station Spatiale Internationale (ISS). Ces derniers étaient effectués avec un vieux lanceur éprouvé depuis les premières années de la conquête spatiale (premier vol en 1967), portant le même nom de Soyouz, une sorte de 2CV de l’espace par sa rusticité et son efficacité. Les Soyouz eurent leur heure de gloire en 2011 quand les Américains se retrouvèrent sans véhicule spatial (abandon de la Navette, « Shuttle ») et, honte suprême, dans la main des Russes qu’ils payèrent très cher pour aller et descendre de l’ISS, en passant par Baïkonour comme d’autres se rendaient à Canossa. Heureusement qu’ils n’étaient plus soviétiques !

Maintenant que la guerre froide est revenue, il n’est plus question de continuer la collaboration (en faisant abstraction de l’ISS elle-même où les Russes disposent du cœur même de l’ensemble, les six segments qui auraient dû constituer la station Mir-2 et qui sont indispensables/indissociables à/de l’ensemble). Heureusement qu’une société américaine privée, SpaceX, est arrivée à la rescousse de la NASA pour fournir une alternative aux Soyouz avec leur Crew-Dragon lancée par Falcon 9 à partir de mai 2020 pour effectuer les transports d’équipage. On imagine mal que les Russes aient pu jouir d’un contrôle total sur l’ISS au début de la guerre en Ukraine ! Mais on peut penser aussi que si tel avait été le cas, ç’aurait pu être un facteur pour que les Américains n’entrent pas en guerre en Ukraine aussi légèrement qu’ils l’ont fait.

La mission Luna 25 est vue comme une réplique de Luna 24, ce qu’elle n’est pas tout à fait. Elle doit bien, comme Luna 24, effectuer un prélèvement d’échantillon du sol lunaire mais cette fois, en l’examinant sur place avec quelques instruments embarqués, sans renvoyer d’échantillons sur Terre. En réalité il s’agit d’un simple atterrisseur, engin spatial léger (1,75 tonnes sèches dont 30 kg d’équipements scientifiques contre 1,88 tonnes pour Luna 24 mais ce dernier était complété par un étage de remontée en orbite et de retour sur Terre ce qui le portait à plus de 5 tonnes avec les ergols). Il est bien chargé d’une mission scientifique, forage jusqu’à 50 cm puis examen des prélèvements, mais l’objectif principal est vraiment de se poser « sans casse » sur la Lune et ensuite de montrer que l’atterrisseur ayant atterri peut toujours communiquer efficacement avec la Terre. En bref, il s’agit pour les Russes de refaire le minimum de ce qu’ils avaient réussi en 1976 afin de pouvoir repartir sur une bonne base.

Les Russes travaillent sur Luna-25 depuis la fin des années 1990. Rappelons que les Chinois ont réussi cette même prouesse, l’atterrissage, en décembre 2020 avec leur mission Chang’e-5 qui comprenait, elle, un retour d’échantillons, réussi. Ils se sont ainsi hissés à la hauteur de leurs prédécesseurs, Américains (69) et Russes (76).

Luna-25 est propulsée par un lanceur Soyouz 2.1b complété par un deuxième étage Fregat, alors que Luna-24 l’avait été par un lanceur lourd Proton-K (capacité de 22 tonnes en orbite basse), pour des raisons de différence de masses car le Soyouz n’avait pas la capacité suffisante à l’époque (le Fregat a une masse de 5,35 tonnes avec ses ergols et le Luna-25 de 1,75 tonnes – comme dit ci-dessus – avec ses 975 kg d’ergols). Le lanceur « moyen » Soyouz a évolué depuis 1976 (puisqu’il peut aujourd’hui mettre 9 tonnes en orbite basse) mais relativement peu ; on reste dans la même « famille ». Par ailleurs, les Soyouz (lanceur et vaisseau) sont en principe spécialisés dans les vols habités.

A noter que la mission est partie de la nouvelle base spatiale (cosmodrome) Vostochny en Extrême Orient russe, les Russes voulant de plus en plus ne dépendre que d’eux-mêmes et laissant tomber le cosmodrome historique de Baïkonour qui est maintenant au Kazakhstan. Leur accord avec les autorités Kazakhs a été renouvelé en 2004 jusqu’à 2050 mais à cette occasion les Kazakhs sont devenus plus exigeants et ont obtenu toutes sortes de concessions pour participer plus activement aux activités de lancement. On peut voir là l’expression du raidissement russe, constaté par ailleurs en matière de relations internationales.

L’arrivée de la sonde Luna 25 sur le sol lunaire n’est prévue que le lundi 21 août après une mise sur une orbite de transfert de 100 km au-dessus de la Lune (réussie le 16 août). Elle passera ensuite sur une orbite de pré-atterrissage (« pre-landing ») descendant de 100 à seulement 18 km, avant de s’engager dans la descente terminale, rapide puisque verticale, jusqu’au sol lunaire. L’atterrissage doit avoir lieu à une latitude élevée (73°S, cratère Boguslawski) mais assez loin tout de même du « triangle d’or » que constitue la toute petite zone (une dizaine de km2) du Pôle Sud de la Lune (« pont » entre les murs des cratères Shackleton et de Gerlache) qui jouit d’une lumière solaire perpétuelle tout en voisinant des gisements importants de glace d’eau, dans laquelle veulent se poser les Américains et les Chinois pour créer chacun une base permanente. Ce n’est donc pas exactement le même endroit mais le fond du cratère Boguslawski présente l’avantage d’être particulièrement plat alors que la région du Pôle Sud proprement dite est beaucoup plus accidentée et ne tolèrerait pas l’erreur. A noter que dans cette rivalité, la Russie a déjà choisi son camp. Sans surprise maintenant, ce sera celui des Chinois car il y aura partenariat avec direction chinoise. Mais on imagine que certains en Russie regrettent amèrement (tout comme en Europe) que dans ce partenariat la Russie ne joue pas le rôle de la Chine…pour le moment du moins.

A noter également que les Indiens jouent presque dans la même cour que les Russes puisque leur fusée Chandrayaan 3 doit arriver le 23 août, à peu près à la même latitude (69°S). Elle pourrait même faire mieux que les Russes car la charge utile indienne a une masse de 3,4 tonnes et comprend un rover. Mais les références indiennes actuelles ne sont pas meilleures que celles des Russes (échec indien en 2019 avec Chandrayaan 2), et sans leur passé glorieux.

Luna-26 est prévu pour 2027, Luna-27 en 2028 et Luna-28 à partir de 2030. Ensuite viendra une mission habitée sur la Lune en vue de la construction, avec la Chine, d’une base habitable.

Pendant ce temps-là les Européens privés de lanceur propre par leur seule incurie, regardent passer les balles. Ils seront obligés quoi qu’il arrive de se joindre aux Américains. C’est leur choix.

Illustration de titre : profile de la mission Luna 25. Crédit Roscosmos

Liens :

https://www.france24.com/en/europe/20230810-russia-hopes-to-pull-ahead-in-the-space-race-with-the-launch-of-the-luna-25-moon-lander

https://t.me/roscosmos_gk/10293

https://kiosque.lefigaro.fr/reader/e69e9352-b3f9-4f6c-bd9f-dda8c2fc33ca?origin=%2Fcatalog%2Fle-figaro%2Fle-figaro%2F2023-08-12

https://tass.ru/kosmos/18522529

14 réponses

  1. « les Américains n’entrent pas en guerre en Ukraine aussi légèrement qu’ils l’on fait »? Jusqu’à preuve du contraire, ce sont bien les Russes qui sont entrés en guerre en Ukraine, même si Poutine a qualifié cette agression flagrante  » d’opération militaire spéciale » . En violation d’ailleurs des garanties que les mêmes Russes avaient donné à l’Ukraine en échange de son renoncement aux armes nucléaires. Fallait-il laisser les Ukrainiens sans défenses face à cette agression et laisser Poutine assouvir ses rêves impérialistes (qu’il aurait alors poussés jusqu’où d’ailleurs?)? Mais je pense qu’il vaudrait mieux éviter de se lancer dans des considérations politiques dans ce blog ce n’est pas son sujet. Réjouissons-nous seulement, si la mission Luna 25 est au final un succès, que les Russes, (qui sont d’ailleurs majoritairement des Européens, … comme les Ukrainiens), se replacent parmi les nations ayant de solides ambitions spatiales, comme ils l’ont brillamment fait dans le passé. Et que cela, effectivement, réveille enfin les autres Européens pour qu’ils se décident eux-aussi à prendre une place qu’ils auraient dû occuper dans ce domaine depuis longtemps (et ils en avaient amplement la possibilité et les moyens, mais malheureusement pas la volonté).

    1. Chacun peut avoir son avis sur les responsabilités de l’entrée en guerre en Ukraine mais ce n’est pas mon sujet. Je constate seulement (en m’en étonnant) qu’au sein de l’ISS où la coopération avec les Russes est indispensable à la poursuite de l’exploitation, la coopération continue. J’en déduis donc que si les Américains n’avaient pas retrouvé, grâce à SpaceX, leur autonomie pour effectuer les voyages vers et depuis l’ISS, le levier qu’auraient eu les Russes sur les Américains aurait été plus important.

      1. Aussi bien les « Américains » que les Russes ne peuvent maintenir l’ISS en activité qu’en continuant à collaborer les uns avec les autres, ni les uns ni les autres ne pourraient le faire seuls. Les Russes ont bien le projet de s’affranchir de cette collaboration en construisant leur propre station « nationale », mais cela demandera des années et on peut même avoir quelque doute dans les circonstances présentes qu’ils y arrivent réellement. En tout cas les enjeux de ls question ukrainienne dépassent de très loin aux yeux des dirigeants de l’un et l’autre pays le sort de l’ISS et personne ne croit sérieusement que ce dernier aurait pu influer en quoi que ce soit les tristes événements actuels. Malheureusement, car les astronautes et cosmonautes montrent qu’une collaboration entre les deux grandes nations spatiales que sont les Etats-Unis et la Russie est possible, même dans la situation actuelle; elle l’a même été au temps de la (première) guerre froide d’ailleurs. Dommage seulement que sur Terre les dirigeants respectifs de ces pays ne semblent pas capables d’en faire autant.

        1. Les rehaussements d’orbite de l’ISS sont effectués par le module russe Zvezda (intégré à la station) et le module Progress russe également (qui apporte les ergols depuis la surface de la Terre).
          .
          Le cœur de l’ISS est en fait constitué des modules qui auraient dû/pu constituer MIR2, si l’URSS n’avait pas implosé. Evidemment il existe un doute sur les capacités des Russes à refaire ce qu’ont réalisé les Soviétiques. Mais on peut remarquer que les Russes et aussi les Soviétiques ont été surtout mauvais dans le domaine de la conquête spatiale (au delà de l’orbite terrestre) alors qu’ils sont toujours restés actifs dans les domaines astronautiques desservant l’espace proche (avec leurs Soyouz et Protons).

  2. OUI pas trop envie de parler des Russes: le seul avantage de la situation connue est que l’Occident va devoir se remettre au travail et à l’invention. Aux USA nous avons plein de choses en microbiologie, en physique quantique, en astronautique, et même en aéronautique comme le F35 ou le F22 et très récemment le X59 qui aurait du être la suite logique du CONCORDE si en Europe nous nous étions plus occupés d’un avenir autre que celui de la tranquillité et des loisirs. Et cela sans parler de la sécurité pour laquelle nous nous reposons sur l OTAN … et sans parler de la sante avec sa pénurie persistante de médicaments …!

  3. Mis à part son astronautique, la Russie est devenue un état paria du fait de son agression en Ukraine.
    À l’avenir, le retard russe dans la course à l’espace ne fera que s’accentuer, dommage !

    1. Attendons un peu pour savoir si la mission Luna-25 a échoué. On ne sait même pas précisément la raison pour laquelle l’ordre donné à la sonde de changer d’altitude a eu un effet négatif.
      J’ai noté un point faible résultant de la rupture politique de l' »Occident » avec la Russie (sur la responsabilité de laquelle je ne veux pas prendre parti ici), c’est une zone aveugle peu importante mais non nulle qui résulte de la discontinuité de la couverture radio entre l’extrémité orientale et l’extrémité occidentale du territoire russe. Cela doit gêner les communications avec la sonde Luna 25.

  4. @PAT
    Sauf que la Russie est proche économiquement des autres BRICS comme Inde et Chine qui sont aussi « actifs dans l’espace » et 19 autres pays soumettent des demandes d’adhésion, mettant en lumière le changement de pouvoir économique à l’échelle mondiale.
    Sans porter de jugement ici sur la Russie car pas l’endroit, on assiste à un bouleversement économico-politique planétaire.
    Prions que ce soit dans la Paix et pour la Paix.

    https://coinacademy.fr/actu/brics-19-nouveaux-pays/

    1. Malheureusement (pour l’exploration spatiale) il s’avère qu’il était un peu prématuré de parler de « retour des Russes dans la compétition spatiale » déjà samedi dernier. Comme quoi, il ne faut jamais « vendre la peau de l’ours ». … même russe :-), avant de l’avoir tué!

      1. Je ne vendais pas la peau de l’ours car je présentais la situation telle qu’elle était, c’est à dire un décollage réussie, une mise en orbite lunaire également réussie, mais un atterrissage encore à espérer (quand l’article a été publié), sans aucune certitude de réussite.
        .
        En fait l’échec a mis à jour l’état de déliquescence des capacités spatiales russes. Dans cet état lamentable, il faut cependant bien distinguer les missions en orbite terrestre qui continuent (avec Soyouz et Proton) et les missions dans l’espace lointain. Il semble que pour les secondes qui sont des missions de routines, les équipes russes sont rodées et « tournent toutes seules ». Par contre, il y a un problème avec la nouveauté ou simplement l’exceptionnel ce qui montre un manque de souplesse et d’adaptabilité propre aux structures « fossilisées », sans doute une direction trop autoritaire par des personnes peu compétentes.

        1. La plaisanterie sur la peau de l’ours un peu trop vite vendue visait le nouveau tsar du Kremlin (avez-vous vu le battage fait à la TV Russe sur ce qui aurait dû être le grand « retour » de la Russie dans la cour des grandes puissances spatiales?). Celui-ci semble systématiquement surestimer ce qui reste de capacités à la Russie dans tous les domaines, ce qui lui vaut d’aller de déboires en déboires, et ce n’est sans doute pas fini (vous mettez très justement le doigt sur les défauts organisationnels structurels de ce pays et sa déliquescence, qui seront difficiles à corriger et prendront de toute façon beaucoup de temps). « Sic transit gloria mundi », la Russie, pour se cantonner au domaine spatial, n’est plus que l’ombre de l’URSS et ses exploits qui étonnaient et émerveillaient le monde dans ma jeunesse.

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À propos de ce blog

Pierre Brisson, président de la Mars Society Switzerland, membre du comité directeur de l’Association Planète Mars (France), économiste de formation (University of Virginia), ancien banquier d’entreprises de profession, planétologue depuis toujours

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